Synthèse naturelle

Regard sur la parfumerie contemporaine.
Il ne vous aura sans doute pas échappé que la parfumerie de niche a connu un éclatement ces dernières années, se fractionnant en une multitude d’alcôves plus confidentielles les unes que les autres. Parfums de niche, parfums de designers, parfums artistiques, parfums indépendants, attars, ouds, parfums artisanaux : autant de nouvelles expressions de la parfumerie qui tantôt se complètent et tantôt s’opposent sans venir à bout d’un débat qui prend de plus en plus de voix et pourrait se résumer à une question.
Le naturel vaut-il mieux que la synthèse ?

 

Nature & Parfums.

Sitôt que l’humanité a su produire une flamme, elle s’est entêtée à vouloir extraire la matière odorante des plantes à parfum qui l’entouraient et l’archéologie nous en apporte le témoignage, puisqu’un flacon de parfum a été retrouvé à Chypre daté d’il y a près de 4000 ans… au début de l’Âge de Bronze. Qu’il s’agisse des civilisations égyptienne, sumérienne ou harappéenne, elles ont toutes en commun d’avoir tenté et réussi à obtenir l’essence des résines et des fleurs de leur environnement, à des fins bien diverses.

Il serait vain néanmoins d’opposer les multiples usages du parfum à ces époques où corps, âme et esprit formaient une unité indivise. Le parfum désignait alors ce qui existe « par la fumée », ce qui est rendu visible « par la fumée », ce qui vit « au-delà de la fumée ». Le parfum séduit les sens autant qu’il soigne le corps. Ce sont alors des mixtures à base de résines et d’aromates, thym, sauge, marjolaine ; myrrhe, benjoin, labdanum ; henné, papyrus, calame et autres substances sont cuites dans des bains d’huile et de vin et portées telles quelles. L’encens que l’on brûle sert autant à purifier l’air qu’à le sanctifier. Le parfum est à la fois cause et conséquence : il soigne parce qu’il sent bon ; il sent bon parce qu’il soigne.

Chez les Égyptiens, il est l’exsudation des Dieux puis, sous l’influence des néo-pythagoriciens, le parfum devient un moyen de faire l’expérience de la divinité. Par l’observation, la reproduction et la sublimation des opérations naturelles, l’Homme peut goûter aux réalités célestes. Cette correspondance active du microcosme et du macrocosme donnera naissance à l’alchimie dont le but ultime -de transmuter l’un en l’autre- forcera ses représentants à extraire l’essence de toutes choses. C’est bien l’alchimie qui, sous l’impulsion de Zosime de Panopolis, perfectionnera les techniques de distillation jusqu’à ce qu’Arnaud de Villeneuve au XIVème siècle découvre l’eau-de-vie et donne naissance aux premiers parfums dilués dans l’alcool.

Car jusque-là, on ne portait les parfums qu’en onguents, baumes ou emplâtres. La recrudescence des épisodes de peste, la peur de l’eau et l’amélioration des techniques de distillation consacreront le parfum comme prophylactique : l’extraction de l’essence des plantes permet de mieux la communiquer au malade. Cette relation entre nature et guérison, héritée des Grecs, fait d’ailleurs largement écho aux médecines chinoise et ayurvédique. Cela explique qu’il n’y ait eu de parfumeurs à proprement parler qu’à partir de la fin du XVIIème siècle, où leur profession commence à se distinguer de celle des apothicaires et des médecins.

La montée en puissance de la médecine scientifique permettra au parfum de s’envisager comme une discipline artistique à part entière dont l’approche naturaliste se heurtera à une incapacité : celle de retranscrire le parfum des fleurs que l’on sent.

Une incapacité résolue par la chimie. 

Parfums & Synthèse.

On situe l’émergence de la chimie organique à l’horizon 1828 lorsque Wöhler synthétise l’urée, prouvant qu’il est possible d’obtenir en laboratoire un composé qui n’était jusque-là présent que dans la nature. Cette découverte, fruit d’un siècle de tâtonnements, d’expériences et de réflexions sur le statut des apothicaires, pharmaciens puis chimistes, aboutit à la condamnation du vitalisme -selon laquelle toute vie procède et possède une force vitale- et ouvre la voie à une nouvelle forme de parfumerie.

Dans les décennies qui suivront, les chimistes parviendront à synthétiser certaines des matières les plus importantes de la parfumerie.

En 1855, l’Acétate de Benzyle, molécule principale du Jasmin, de l’Ylang-Ylang ou du Monoï est découvert.
En 1868, vient la Coumarine, à l’odeur caractéristique de fève de tonka qui sera à l’origine de la création de Fougère Royale d’Houbigant d’Houbigant.
En 1874, la Vanilline permet la création de Jicky.
En 1888, Bauer crée le premier musc de synthèse dit « nitré » ouvrant la voie à tout un genre olfactif : les « muscs blancs ».
En 1893, les ionones, responsables de l’odeur de la Violette, sont synthétisées.

Les parfumeurs vont alors utiliser ces molécules pour écrire des parfums plus naturalistes, transcrivant en parfums ces expériences qu’on ne vivait que dans notre intimité, s’émancipant peu à peu des contraintes olfactives et les lourdeurs posées par certaines matières naturelles. Ces collaborations serviront d’ailleurs l’art et la science autant que la nature elle-même. En 1939, Lavoslav Ružička reçoit le Prix Nobel de Chimie pour sa découverte et mise en évidence des structures de la muscone et de la civetone, molécules responsables de l’odeur du musc et de la civette. En plus d’approfondir l’étude et la synthèse des muscs, cette découverte permettra de perpétuer la tradition du musc en parfumerie après que la chasse de l’animale a été interdite dans les années 1970.

En 1950, la synthèse de l’Ambroxide suivie de celle de l’Hédione en 1956 provoquent une petite révolution dans le monde de la parfumerie. Cette dernière, en tirant la durée de vie des agrumes, ouvre la voie à des créations plus transparentes et abstraites. C’est Eau Sauvage qui la rendra célèbre. La voie est désormais libre pour imaginer une parfumerie plus abstraite, décidément moins figurative qu’à ses premières heures.

En 1966, la Calone et son odeur d’embruns fait son apparition. En 1973, le Cashmeran est créé. Trois ans plus tard arrive l’Iso E Super. Trois molécules fondatrices de la parfumerie contemporaine que nous connaissons, que l’on retrouve d’ailleurs sublimement équilibrées par Luca Maffei dans notre Ceci n'est pas un flacon bleu 1/.5.

Synthèse et Santé.

Force est de constater que la parfumerie que nous connaissons et aimons tant n’aurait pu voir le jour sans l’aide et la participation active de la chimie organique. Des premiers parfums de Guerlain dont la complexité ferait pâlir bien des chartistes aux écritures incisives et minimalistes de Jean-Claude Ellena, tous les parfumeurs ont eu recours, à des degrés différents, à la synthèse afin de pouvoir transmettre leur vision le plus justement possible, sans jamais opposer la synthèse à la nature puisque la première a bien souvent été au service de la seconde.

Néanmoins, la méconnaissance de cette histoire couplée à un changement de paradigme dans l’industrie du parfum a motivé une critique de la chimie au profit du naturel, sans égard à leur histoire partagée. Or, l’on peut s’interroger sur le bien ou le mal fondé de cette remise en cause.

 

Synthèse et Santé.

A l’ère du « clean beauty » il ne fait en effet pas bon ton de s’afficher synthétique. De plus en plus de maisons revendiquent le naturel, de plus en plus de maisons de compositions exploitent des filières de production de matières premières naturelles, de plus en plus de critiques et de collectionneurs affichent leur préférence pour les parfums anciens et il en naît une contradiction plutôt ironique : que certains plaident pour le naturel parce qu’il est plus « safe » ; que d’autres plaident contre les réglementations cosmétiques parce qu’elles sont trop… « safe ».

Cette assomption met le doigt sur une croyance : que le naturel est plus respectueux de la nature et donc de l’humain, opérant ainsi un retour aux sources du parfum. S’il est vrai que certaines matières de synthèse - des muscs notamment- se sont prouvées désastreuses pour l’environnement et sont aujourd’hui interdites ou en voie d’élimination, il est aussi vrai que les matières naturelles sont aussi potentiellement dangereuses voire mortelles.

C’est le cas du cyanure, du curare, de l’arsenic et de tous les nombreux poisons que la nature a créés. C’est aussi le cas de certaines matières de parfumerie connues pour être allergisantes, sensibilisantes ou photosensibles comme la Mousse de Chêne ou la plupart des Agrumes et dans ces cas précis, des réglementations furent imposées afin de baisser la concentration des molécules potentiellement responsables d’accidents dermatologiques.

Ici encore la chimie vint au secours des parfumeurs, parvenant à retirer les molécules problématiques afin de pouvoir utiliser les matières. Les agrumes sont défurocoumarinisés, la mousse de chêne a perdu son atranol, garantissant une palette aux parfumeurs et leur santé aux consommateurs. De fait, il est de nos jours possible de créer des parfums qui soient entièrement naturels et respectueux des normes cosmétiques en vigueur dans l’Union Européenne, tel

Ceci n'est pas un flacon bleu 1/.4.

Cette controverse on le voit est bien plus délicate qu’il n’y paraît de prime abord car bien souvent, la synthèse, avec toutes ses défaillances, vient au secours de la nature. Qu’il s’agisse du parfum ou de la chimie, nous sommes en présence de domaines vivants qui n’ont cessé d’évoluer depuis des millénaires et, si l’on peut se réjouir d’un engouement pour des méthodes de récolte et d’extraction plus respectueuses de l’environnement, il convient aussi de se poser la question de la pression que cette nouvelle demande engendre sur les cultures et les écosystèmes, dont certains sont en danger.

Quant à dire si le naturel vaut mieux que le synthétique, il suffit de s’en reférer… à notre nez.

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