Aux origines du Bleu

Au commencement était le Bleu. C’est la pierre d’angle d’un édifice olfactif lancé avec le premier de la collection Ceci n’est pas un Flacon Bleu, un nom qui en laisse plus d’un pensif. Cette couleur n’est pourtant pas un hasard mais elle a été choisie précisément pour ce qu’elle évoque – un vide où tout reste à écrire.

La genèse du Flacon Bleu doit beaucoup à l’œuvre de René Magritte intitulée Trahison des Images et qui représente une pipe accompagnée d’une légende avertissant le spectateur que « ceci n’est pas une pipe ». Chef d’œuvre, sinon clef de voûte, de l’art surréaliste, ce tableau, par la violence de son interpellation, vise à interroger qui le regarde sur le rapport entre la réalité et son image, entre ce qui est et ce qui semble être, entre ce que l’on voit et ce que l’on perçoit : un message dont la pertinence n’a pas échappé à Gérald Ghislain.

Lors du lancement de Ceci n’est pas un Flacon Bleu, le parfum demeurait un élixir secret, confiné à un imaginaire collectif encombré de philtres et d’alambics. Quand il fut enfin question de s’intéresser à l’odeur elle-même plutôt qu’aux égéries et aux flacons, le parfum devint inévitablement la somme d’une liste d’essences aux noms imprononçables, volontairement oniriques - voire entièrement rêvés – et arrimés à des histoires rocambolesques dont la foultitude de détails empêchait, à dessein, de déceler le vrai du faux.

« À lire les textes, on pensait sentir de la rose et c’était en fait du géranium et de la citronnelle or, si on avait précisé que c’était du géranium et de la citronnelle, ç’aurait été peu vendeur ou peu propice à la rêverie ou à l’exotisme. Il devait bien y avoir une solution à l’équation ».

Devant ce constat d’une réalité vendue aux antipodes de la réalité factuelle, Gérald Ghislain décida de prendre un virage à 180 degrés, rompant avec la tradition de sa propre maison, pour proposer un parfum unique en son genre, non tant par sa fragrance, que par sa conception ; un objet d’art total, fidèle au travail de l’artiste qui en aura inspiré le nom.

Il fallait que le parfum fût abstrait, détaché de toutes considérations formelles ou matérialistes ; un parfum composé sans pyramide olfactive, sans distinction de notes de tête, de cœur ou de fond, dont la construction mettrait en valeur des oxymores inattendus. Il n’était pas question d’y reconnaître un accord, d’en saisir immédiatement l’idée ni l’inspiration. Il s’agirait seulement de le sentir et de le ressentir. Afin de rendre l’expérience plus probante, la réflexion se porta aussi sur l’objet entourant la fragrance. Il fallait dépouiller le flacon de toute indication qui permettrait d’en comprendre le contenu et de se faire, ainsi, une idée nécessairement faussée par nos à priori. On choisit le Bleu – la plus abstraite des couleurs. Le rouge aurait inévitablement dirigé la perception de l’olfacteur vers des notes chaudes ou sensuelles, de baumes ou d’épices ; le vert aurait été perçu herbacé ou aromatique ; le jaune fruité ou lactonique ; le noir impossiblement sombre voire fumé ; le blanc moléculaire ou nébuleux. Quant au Bleu – à quoi fait-il penser ? Au ciel, qui appelle au rêve, au destin, à l’évasion ou à la possibilité de Dieu ? À quelques fleurs ou à quelques minéraux, les pigments desquels – s’agissant du lazuli et de l’indigo – n’ont du reste servi dans les arts qu’à représenter le ciel ? À la mer enfin, or celle-ci n’est bleue que par reflet ? L’abstraction est intrinsèque au bleu tant et si bien que les anciens Grecs ne le percevaient pas comme une couleur à part entière. Ce qui en fit la couleur idéale pour figurer un parfum ne devant, à juste titre, figurer rien.

En saisissant ce flacon bleu et en en sentant le parfum, l’on serait confronté à une odeur imprécise et à une couleur évoquant au mieux le vide et l’infini. Pas d’indices sur sa nature réelle, pas de nom ni de marque annoncée, pas d’ingrédients, de notes ou d’inspirations. Ce ne serait qu’une odeur, qu’une couleur convoquant la richesse de notre empire intérieur.

Est-ce donc un flacon bleu ? Si oui, qu’est-ce qu’un flacon et qu’est-ce que le bleu ?

Sinon… il faut alors l’admettre : Ceci n’est pas un Flacon Bleu.

Ecrire un commentaire

Tous les commentaires sont modérés avant d'être publiés